SÉLECTION DU JURY

 

Valerie Frossard

Née en 1978 à Genève, Suisse. Vit et travaille à Paris, France

www.valeriefrossard.com

 

 

Autofictions

 

« Je vivais, sans me représenter ma propre image. Pourquoi fallait-il que je me voie dans ce corps-là, image imposée? […] par exemple, si je ne m’étais jamais regardé dans une glace ? Cette tête ignorée de moi n’aurait-elle donc pas continué à abriter ces mêmes pensées ? »

 

« L’homme puise en lui-même ses matériaux et se construit, comme une maison. […] Nous ne connaissons que ce à quoi nous parvenons à assigner une forme. Mais que vaut cette connaissance ? Cette forme correspond-elle à l’objet lui-même ? Oui, pour moi tout comme pour vous ; mais pas de façon identique pour vous et pour moi. Si bien que je ne me reconnais pas dans la forme que vous m’attribuez, et réciproquement. »

 

Luigi Pirandello, Un, personne et cent mille

 

La photographie telle que je l’aborde, au delà de sa faculté à documenter ce qui est, permet de construire du sens. Dans mon travail, la mise en scène vient prendre le pas sur une réalité donnée, comme une revendication d’un droit à l’autodétermination. C’est dans cet esprit qu’est née la série « Autofictions ». Projet mené au cours d’une résidence CLEA (Contrat local d’éducation artistique, mandaté par la DRAC Ile-de-France et le CD93), la proposition qui y est faite consiste à investir l’autoportrait photographique sous l’angle de l’introspection, sans s’attacher à l’apparence plastique d’un visage. Comment est-ce que je peux faire mon portrait, sans pour autant y être reconnaissable ? Comment se masquer permet de se raconter autrement, de dévoiler sa singularité, par les choix de construction et de symboles que l’on opère ? Ces questions ont été les points de départ du travail mené en atelier avec des habitants de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis 93).

 

Chaque participant s’est attaché à bricoler son portrait, à réfléchir à ce qu’il voulait transmettre de sa propre intériorité, pour inventer, et créer, une manière de se recouvrir le visage. Nous avons ensuite réalisé cette série d’images en studio, sur fond noir, à la manière d’une étude ethnographique, d’un document d’observation. Chaque photographie est accompagnée d’un court texte offrant des clés de lecture concernant la symbolique du masque.

 

« Autofictions » donne à voir comment des individus se perçoivent et choisissent de se raconter si on les y invite. Lors de ma résidence à Pierrefitte, j’ai cherché un angle d’approche pour rencontrer les habitants du quartier, hors de toute forme de stéréotype, de préjugé ou de vérité préétablie. Je me suis intéressée à la capacité d’imaginaire et son potentiel créatif, de projection, de mise en image d’idées et d’états émotionnels. Au travers de ces masques non traditionnels, se révèlent d’elles-mêmes des individualités fortes et touchantes, qui ensemble racontent un peu de l’humanité que nous sommes.