SÉLECTION DU JURY

 

Lia Darjes

Née en 1984, nationalité allemande, vit à Berlin

 

 

Tempora Morte (2016)

 

Au cours de l’automne, il y a trois ans de ça, la Maison des Artistes Lukas m’a invitée en résidence pour un mois à Kaliningrad. Cette enclave russe entre la Pologne et la Lituanie autrefois la Prusse orientale est une région isolée, souffrant d’un sous-développement économique qui préserve son passé de façon singulière. Dans une atmosphère quasi hermétiquement scellée, j’ai découvert une situation qui n’allait plus me lâcher visuellement : chaque jour, un petit marché non officiel s’organise sur le trottoir. Pour compléter leur pension de retraite, de vieilles femmes mettent en vente la modeste récolte de leur potager ou de la forêt voisine. Sur une simple cagette en bois, vous pouvez découvrir trois pommes, un amas de groseilles et deux têtes d’ail ; à d’autres moments de l’année, ce sera peut-être deux gobelets de confiture de fraises maison et trois betteraves sur une table de camping, ou encore de la limande séchée, ou des petits cristaux d’ambre déposés à même du papier journal.

 

La nature de ces produits et la manière dont ils sont exposés au public m’ont tellement fascinée que je suis retournée quatre fois à Kaliningrad en 2016 pour m’en servir comme objet d’étude sur la nature morte. La gamme des produits me faisait immanquablement penser aux sujets classiques des natures mortes baroques, déclenchant en moi une sorte de nostalgie pour un monde d’où seraient absents les échanges commerciaux industrialisés. En même temps, la matérialité du « packaging », du conditionnement (les tables, les nappes) dissipent cette impression générale – une authenticité apparemment romantique mais aux prises avec la banalité et la rudesse de la vie quotidienne à Kaliningrad au XXIème siècle. Fait significatif, le recours à une époque simple et saine que je percevais – une espèce de mémoire simulée – s’est seulement manifestée a posteriori sur les photos, et non au moment où je les ai prises.

 

Une série de portraits des marchands – des petits formats – constitue la seconde partie de mon travail, ou peut-être, dirions-nous, une note de bas de page. Dans le cadre d’une exposition, ces portraits devront toujours être présentés dans une pièce séparée, de façon à ne pas altérer la valeur narrative des natures mortes exposées. Dans ces portraits aussi, les motifs significatifs – c’est-à-dire, les visages, les mains, les attitudes – doivent apparaître comme hors du temps, tandis que le « packaging » – c’est-à-dire les vêtements – feront de nouveau référence à « de nos jours ». Avec Tempora Morte, je me suis interrogée sur la manière de positionner aujourd’hui la nature morte en tant que genre, par le biais de références classiques. Je veux explorer l’interaction esthétique entre revisiter une tradition et produire un document.